La rivière et son secret

De Zhu Xiao-Mei
IBSN / réf.
9782221105269
20,50 €
Expédié sous 7 jours

Il est là, dans la chambre de mes parents. Il prend toute la place ; cette chambre est si petite. Les déménageurs ont eu un mal fou à le faire passer par la porte, ils se sont arrêtés plusieurs fois, suant à grosses gouttes. Intrigués, nos voisins ont défilé les uns après les autres dans la cour pour jeter un coup d'œil par la fenêtre, voir ce qui se passait. Enfin, il est casé. Dégagé des tissus sales qui l'enveloppaient, il apparaît.
De peur, je me réfugie derrière une chaise. Ma mère s'approche de lui, en fait le tour, le regarde, l'examine. Elle soulève son couvercle, laissant apparaître un nom : Robinson. L'ivoire du clavier dégage une lueur pâle qui anime la pénombre de la pièce. Ma mère laisse courir sa main, quelques secondes à peine, sur les petites touches jaunes. Une mélodie sort du meuble, s'élève dans la pièce. L'objet parle ! Mais à peine ai-je esquissé un sourire que déjà ma mère a retiré sa main et refermé le couvercle. La voix mystérieuse s'est tue.
Ma mère se tourne vers nous et soupire :
- Comme je suis heureuse !
Je ne sais pas ce que c'est, un piano. Je n'ai guère plus de trois ans et je n'ai jamais rien vu qui y ressemble. Je suis intriguée. Je me demande d'où il vient, cet objet qui parle quand on le touche.
C'est étrange, ma mère n'en joue jamais. Mais tous les matins, elle l'époussette.
- Cette poussière ! À Shanghai, il n'y avait pas tant de poussière. Pourquoi m'as-tu emmenée ici ? ajoute-t-elle en se tournant vers mon père.
Elle ne rate pas une occasion de se plaindre de Pékin : il y fait mauvais, la ville est polluée et on y mange mal. Parfois, le matin en me levant, j'ai l'impression qu'elle a pleuré. Je lui demande ce qui se passe.
- Ce n'est rien, Xiao-Mei, c'est la fumée de la cheminée qui m'irrite les yeux, me répond-elle.
Je la regarde orner le piano de fleurs en papier comme on le fait en Chine pour le jitaï,l'autel des ancêtres. À la maison, nous n'avons pas de jitaïmais nous avons le piano.
Il me semble qu'il est là pour moi, ce piano.
Je soulève son couvercle et je tape sur les touches d'ivoire, au hasard, pour le plaisir d'entendre les sons qui montent dans la pièce. Quand je vais d'un côté, la voix du piano ressemble à celle d'un dragon. Quand je vais de l'autre côté, elle ressemble à celle des oiseaux. Mais vite, je me sens impuissante et j'arrête. Le résultat ne ressemble à rien !
Parfois aussi, quand des enfants viennent à la maison, je leur montre comment taper sur les touches et la cacophonie nous amuse un moment. Elle nous amuse, nous, pas ma mère. Un jour, elle referme le couvercle d'un geste ferme.
- Maintenant, c'est fini. Je ne veux plus. Vous lui faites mal ! Sortez !
Et le piano retourne au silence. Personne n'y touche. Pas elle, pas moi, personne. Pourtant, il est devenu comme un nouvel habitant, dans notre logement.
Notre logement... Deux pièces pour sept personnes, cinquante mètres carrés en tout dans un si he yuan, un carré de maisons basses construites autour d'une petite cour centrale. Un seul point d'eau et un seul cabinet de toilette pour onze familles, des langes mal lavées qui pendent aux fenêtres de la cour, un plancher noir toujours humide et un plafond rongé par les souris dont le bruit chaque soir me terrifie. Pourtant, nous ne sommes pas les plus malheureux. Les autres habitants du si he yuan ont encore plus de mal que nous, comme cette veuve dont les dix enfants dorment dans un seul grand lit.
Nous habitons là depuis que mes parents ont décidé de venir à Pékin rejoindre une sœur de mon père qu'on appelle Mo Mo, c'est-à-dire "Tante" en dialecte de Shanghai. Elle a proposé à mes parents de travailler dans le petit commerce que son mari et elle possèdent. Mes parents ont accepté parce qu'il n'y avait plus de place pour eux là d'où ils venaient, à Shanghai.
Les ennuis avaient commencé pour eux pendant l'hiver 1949. Un hiver si dur que, dans Shanghai, des centaines de gens sont morts de froid et de faim. Chaque matin livrait son lot de corps squelettiques et gelés sur les trottoirs. La guerre civile entre le Parti communiste et le Guomindang était terminée mais elle avait complètement désorganisé le pays. Les structures administratives s'étaient effondrées, les transports étaient souvent bloqués ou réquisitionnés, les entreprises avaient fait faillite ou tournaient au ralenti. La fortune de mes grands-parents avait fondu comme neige au soleil.
Des grands-parents qui présentaient à peu près toutes les tares possibles, pour le régime qui se mettait en place...


Pékin, 1969. Zhu Xiao-Mei est un " être de mauvaise origine " ; autrement dit, elle appartient à une famille de bourgeois cultivés. Une tare d'autant plus lourde à porter à l'époque de la Révolution culturelle chinoise que la jeune Xiao-Mei a un don précoce pour le piano et une passion pour la musique dite décadente – Shumann, Mozart, Bach.
Afin d'éradiquer en elle tout désir autre que celui de mourir pour Mao, elle est envoyée en camp de rééducation par les autorités de la Chine communiste.
Quelques années plus tard, Xiao-Mei n'a plus rien d'une bourgeoise cultivée, plus rien d'une pianiste, plus rien d'une artiste – plus rien d'un être humain, avoue-t-elle. Son unique livre : le Petit Livre rouge ; son unique souci : éviter une nouvelle séance d'autocritique ; son unique rêve : manger à sa faim. Le pouvoir communiste chinois a gagné !
Mais un jour, Xiao-Mei trouve dans le camp un vieil accordéon. Elle caresse les touches, se risque à jouer un accord, quelques notes de musique s'élèvent... Par enchantement les années perdues s'effacent, les rêves reviennent, l'espoir renaît : Xiao-Mei se jure qu'elle rejouera du piano, envers et contre tout.
Partie de Chine dès les premiers signes d'ouverture, en 1979, elle reprend ses études musicales aux États-Unis tout en travaillant pour survivre comme baby-sitter, femme de ménage, serveuse, cuisinière... Puis elle s'exile – encore –, à Paris. Et là, le miracle survient : pour la première fois, on l'écoute, on lui donne sa chance... Sa carrière est lancée : désormais, elle ne s'arrêtera plus. Aujourd'hui Zhu Xiao-Mei est célébrée dans le monde entier par une critique unanime et un public toujours plus nombreux comme une pianiste virtuose et une immense artiste. Ses concerts font salle comble.
Deux œuvres de Jean-Sébastien Bach interprétées par Zhu Xiao-Mei à paraître à l'automne chez Mirare Productions : Variations Goldberg et Le Clavier bien tempéré (novembre 2007)

http://mirare.fr/DisquesMirare/Zhu-Bach.html




Zhu Xiao-Mei est née à Shanghai en 1949 dans une famille d'artistes. Initiée à la musique dès son plus jeune âge, à six ans déjà elle joue à la radio et à la télévision à Beijing. À dix ans, elle entre à l'École nationale de musique pour enfants surdoués. Elle y fait de brillantes études, interrompues par les années de la Révolution culturelle, dont cinq passées à la frontière de la Mongolie Intérieure, dans un camp de travail où, grâce à des complicités, elle réussit à travailler le piano en cachette.
En 1979, l'ouverture du pays qui fait suite à la visite d'Isaac Stern en Chine lui permet de partir pour les États-Unis. En 1985, Zhu Xiao-Mei arrive à Paris et choisit de s'y fixer. Elle donne des concerts partout en France, en Europe, en Amérique et jusqu'en Australie. Depuis 1994, elle est régulièrement invitée par le théâtre de la Ville à Paris et le théâtre Colón à Buenos Aires, et donne des récitals qui sont unanimement salués par la presse.
Zhu Xiao-Mei a enregistré les Variations Goldberg et l'intégrale des Partitas de Bach, des Sonates de Scarlatti (INA), et récemment, les Davidsbündlertänze et les Kinderszenen de Schumann (Mandala) ainsi que trois chefs-d'œuvre de Schubert pour piano à quatre mains avec Alexandre Tharaud (Harmonia Mundi). Zhu Xiao-Mei est professeur au Conservatoire national supérieur de musique de Paris. Elle partage son temps entre ses activités pédagogiques et ses nombreux concerts en France et à l'étranger.

Auteur Zhu Xiao-Mei
Disponible immédiatement Non
IBSN / réf. 9782221105269
Éditeur ROBERT LAFFONT
À paraître - livres en précommande Non
Date de publication 11 oct. 2007
Votre évaluation
Recherche propulsée par ElasticSuite